Plongés dans une longue crise économique, il n’y a pas beaucoup d’entreprises nationales qui aujourd’hui sont engagées dans le transport international de véhicules utilitaires. C’ est quelque chose qui a une explication facile, car la crise elle-même rejoint la difficulté
de trouver un retour approprié pour un véhicule aussi spécialisé qu’un porteur de véhicule. Malgré les regrets, il y a encore ceux qui fabriquent ces marchandises intéressantes, comme c’est le cas de Transportes Hermanos Bernal Agüera , qui transporte habituellement de vieux camions et machines au port français de Sète, pour embarquer plus tard au Togo , au centre de l’Afrique.
Bien que les gondoles de Paco Bernal aient parcouru une grande partie de l’Europe, au fil du temps, il n’y a eu d’autre choix que de concentrer les efforts dans l’intérêt d’une meilleure optimisation des ressources.
Oser s’attaquer à ce secteur, c’est accepter d’avancer à contre-courant. La société Hermanos Bernal, modeste mais déterminée, s’est forgé une réputation à force d’adaptations constantes et d’écoute attentive de ses clients. Pour répondre aux besoins de transport les plus variés, elle met en œuvre cinq gondoles capables d’assurer le transfert de camions, autobus, engins agricoles ou machines de chantier. Mais posséder le bon matériel ne suffit pas. Encore faut-il une équipe rodée, spécialiste de la manutention de ces mastodontes, attentive à chaque étape du chargement comme du déchargement. Sans expérience, les incidents ne tardent pas à surgir.
Tout commence d’abord par l’achat de ces véhicules, souvent voués à une seconde vie après avoir été délaissés par leurs premiers propriétaires. Les normes Euro toujours plus strictes, les innovations sur les nouveaux camions, la dépréciation accélérée et la crise économique poussent de nombreuses entreprises et indépendants à renouveler leur flotte. Résultat : le marché national pour ces camions d’occasion s’étiole, laissant comme seul horizon les pays où leur service peut encore être utile.
Aujourd’hui, on retrouve ces véhicules sur plusieurs continents, mais c’est l’Afrique qui absorbe la majeure partie du volume. Cette demande explique la création de lignes maritimes directes entre ports européens et africains. Sète, sur les côtes du Languedoc-Roussillon, s’impose comme le principal port méditerranéen pour ce type de trafic.
Des semaines durant, camions, engins et véhicules de toutes sortes patientent dans l’enceinte portuaire, le temps de se regrouper avant d’embarquer à bord d’un navire roulier dédié au fret roulant. Chaque mois, la traversée Sète-Lomé (Togo) s’organise, et à l’arrivée, ces véhicules trouvent une nouvelle utilité.
La base logistique de Paco Bernal à Pozo Estrecho, près de Carthagène, devient un point de passage obligé. Les camions y sont réceptionnés, préparés, parfois modifiés, puis acheminés vers Sète selon la demande et surtout en optimisant chaque trajet.
Pour maximiser l’espace, certaines adaptations sont nécessaires. Il arrive fréquemment que l’on ait recours à des tracteurs à cabine basse pour éviter de dépasser la hauteur réglementaire et pouvoir charger sur le col de cygne de la remorque. Sans tracteur bas, il faut parfois démonter les déflecteurs de toit, voire dégonfler les pneus avant pour grappiller quelques précieux centimètres.
Les chaudières à air situées à l’arrière du châssis sont également retirées lorsque l’espace devient critique. L’optimisation ne s’arrête pas là : on utilise l’intérieur des carrosseries pour transporter moteurs ou groupes électrogènes, car il ne s’agit pas seulement d’exporter des véhicules complets, mais aussi des pièces et équipements.
La diversité des véhicules transportés est grande : camions rigides, plateaux, bennes, parfois même des véhicules carrossés ou non. Les semi-remorques peuvent elles-mêmes servir de moyens de transport, mais la hauteur devient alors un défi, obligeant parfois à retirer les roues avant ou à découper tout élément dépassant la jauge autorisée. Chaque dépassement expose à des risques, notamment lors du passage sous les innombrables ponts entre l’Espagne et la France. Hauteur, longueur, volume, poids : tout doit être calculé, arrimé au millimètre, sécurisé avec chaînes, sangles et tendeurs. L’objectif est simple : rien ne doit bouger, et tout doit arriver entier à bon port.
L’aventure ne s’arrête pas au port. Deux tracteurs de chez Bernal prennent la route vers la France, chacun avec une remorque bien chargée. Cette fois, l’un transporte sa propre semi-remorque, l’autre une plateforme pleine. Un détail : une fois sur place, le tracteur libéré rejoindra la semi-remorque pour le retour, une manœuvre qui demande organisation et rigueur.
Le trajet ne ressemble à aucun autre. Nous sommes mi-février, l’Europe subit une vague de froid venue de Sibérie. La neige, la glace, le vent glacial, et surtout les températures négatives, accompagnent le convoi jusqu’à la frontière. Première étape : Torreblanca, près de Castellón, pour souffler un peu. Plus on avance vers le nord, plus la tempête s’intensifie. À La Jonquera, la journée s’achève dans un ballet de camions entassés sur les parkings, dans les stations-service et tout espace libre. Au petit matin, sous un froid mordant, la dernière ligne droite s’annonce.
Sous les hangars du port de Sète, Juan Ivars, client de Paco, attend la réception des véhicules. Sur place, un ballet hétéroclite : camions, autocars, engins de chantier, voitures particulières, tous prêts à embarquer. Mais l’imprévu s’invite : un coup de fil bouleverse la feuille de route. Un autre client sollicite le transport de deux tracteurs Renault Premium, à récupérer près de Lyon pour les ramener à Murcie.
Nouveau plan. Les camions sont stationnés près de Sète, puis direction Lyon avec la télécabine. Objectif : Venissieux, sur le site historique de Renault-Trucks, ancienne terre de Berliet, un nom qui résonne dans l’histoire automobile. Sous un soleil trompeur mais avec -4°C, les tracteurs Premium sont chargés et le voyage retour commence.
Après un détour pour récupérer le tracteur laissé à Sète, direction La Jonquera pour une nuit de repos bien méritée. Malgré le froid et le vent nocturne qui fait vibrer la cabine, la fatigue accumulée permet de trouver le sommeil sans mal.
À l’aube, après un petit-déjeuner rapide, la route reprend vers Murcie. Les Renault Premium arrivent à destination, sans incident : une réussite discrète, mais précieuse dans ce métier.
Il y a des journées qui marquent. Celles-ci en faisaient partie, pour Paco Bernal et Cristóbal, sur les routes d’Espagne et de France, entre tempêtes de neige et défis logistiques. Et si une porte se ferme, une autre se dessine à l’horizon, prête à laisser passer la prochaine aventure.














